L’inoubliable Nathalie Moreau

Quand j’ai rencontré Nathalie Moreau pour la première fois, j’étais loin de me douter qu’elle me marquerait autant. C’était il y a un peu moins de deux ans à Radio-Canada. Elle revenait d’un congé de maladie à la suite d’une récidive du cancer de l’ovaire.

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Je ne la connaissais pas, enfin que de nom, mais je l’avais remarquée à Tout le monde en parle où elle était venue partager, aux côtés de sa soeur jumelle Sylvie Moreau, son engagement au sein de l’Institut du cancer de Montréal comme ambassadrice. Je l’avais trouvée si inspirante.

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De retour à son poste aux communications à Radio-Canada, Nathalie, relativement en forme, allait être amenée à collaborer aux projets que nous menions, mes équipes et moi.

J’ai tout de suite aimé cette fille. Elle avait ce je-ne-sais-quoi qui me donnait l’impression de la connaître depuis toujours. Comme si on avait été amies dans une autre vie. Nos rapports étaient faciles, francs, respectueux et dénués de tension, de trip d’égo ou de pouvoir. Chacune comprenait les besoins et les limites de l’autre sans même avoir à les nommer. On formait une équipe. Ça coulait.

Tout le monde aimait Nathalie. Elle était intelligente, accessible, sensible et jamais indifférente aux autres. Elle avait du charisme et toute une aura. Une aura qui scintillait et qui la rendait unique. Elle avait sans conteste l’estime et le respect de la tour entière.

Son calme olympien m’impressionnait. Même dans les périodes chaotiques, elle avait toujours les mots rassurants envers ses collègues en panique : « Laisse venir le chaos, accueille-le, on va le gérer, disait-elle. » Des paroles dignes de quelqu’un qui en a vu d’autres.

En outre, Nathalie avait le don de mettre les gens de bonne humeur. Pas de les faire rire aux éclats en faisant le clown, simplement de les faire se sentir bien en étant elle-même.

J’étais particulièrement heureuse de travailler avec une telle personne. Quelle chance!

Un vendredi d’automne, en route pour le week-end, j’ai reçu un courriel de Nathalie. Elle était passée à mon bureau, mais je venais tout juste de partir. Elle voulait me parler de vive voix pour m’annoncer la triste nouvelle : son cancer était revenu, encore. Elle quittait Radio-Canada pour prendre soin de sa santé et ne serait déjà plus là lundi. Ciao.

Ce qui lui arrivait me bouleversait. Et puis, j’étais touchée qu’elle ait cherché à m’en informer avant que le bruit ne se répande comme une traînée de poudre. Une délicatesse tout à son image. 

Quelques semaines ou mois ont passé. Je pensais souvent, très souvent, à elle. Pourtant, je ne la connaissais presque pas. Quand on y songe, nous étions juste deux collègues de travail qui se connaissaient depuis peu et qui s’appréciaient mutuellement.

Mais en réalité, c’était plus que ça. Nathalie avait laissé son empreinte.

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Nathalie et sa soeur Sylvie lors d'un match de soccer pour amasser des dons pour la recherche sur le cancer de l'ovaire.

Nathalie et sa soeur Sylvie lors d’un match de football pour amasser des dons pour la recherche sur le cancer de l’ovaire.

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J’ai fini par lui envoyer un courriel pour prendre de ses nouvelles, espérant qu’elle consultait ses messages de temps en temps. Elle m’a répondu presque aussitôt, comme si elle m’attendait. Un long message lumineux et rempli d’affection. Elle se disait ravie de bavarder virtuellement avec moi.

Ce fut le début d’une belle correspondance et, surtout, d’une grande amitié.

Malgré ce qu’elle vivait, les courriels de Nathalie étaient toujours positifs, bons jours, mauvais jours. Elle commençait un nouveau protocole de recherche basé sur un médicament déjà éprouvé et commercialisé aux États-Unis et en France et sur lequel elle fondait beaucoup d’espoir. Restait à réapprendre à se projeter dans l’avenir, ce qui n’était pas une mince affaire.

À travers tout ça, il y avait de nombreux éclairs de bonheur. Comme le jour où son chum et elle se sont offerts un roadtrip jusqu’à Provincetown pour atterrir dans une magnifique maison louée auprès d’amis. La plage, la mer, le calme et cette maison de rêve la remplissaient de bonheur et la ressourçaient. En passant par Boston, son amoureux l’a demandée en mariage. « Beaucoup, beaucoup de symboles très forts pour moi en ce moment dans les circonstances. Nous sommes bouleversés, bousculés par la maladie depuis trois ans… Pas toujours facile pour mon chum. Son témoignage et son engagement m’ont profondément émue. Nous avons donc ce projet pour l’été prochain », m’avait-elle raconté. 

Elle a dit "oui, je le veux!"

Lors de la grande demande en mariage.

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On partageait ainsi nos projets et nos états d’âme. Simplement, sincèrement et en toute confiance.

L’hiver avançait et son traitement semblait stopper l’évolution des métastases, pour le moment du moins. Mais elle n’était pas encore au bout de ses peines. La route était longue et semée d’inconnu. « Je ne sais pas combien de temps le médicament fonctionnera. C’est un peu avec cet inconnu que je me débats. Me projeter dans l’avenir malgré tout est un défi. Je dois donc me construire une nouvelle vie, et cela prend du temps. J’essaie de définir d’autres projets, avec moins d’énergie, et de croire à un avenir. D’y croire vraiment et de passer un beau temps présent. C’est simple et compliqué à la fois », expliquait-elle. Heureusement, Nathalie était bien entourée. Elle me disait souvent à quel point ses enfants, son chum et son entourage étaient toujours impeccables, présents et « normaux » avec elle. Et qu’elle avait une bien belle vie.

 

À Boston, en octobre 2015, avec son amoureux Martin.

À Boston, en octobre 2015, avec son amoureux Martin.

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Son moral tenait bon. Pas tous les jours, évidemment, mais je la sentais forte et étonnamment sereine. Elle s’accrochait aux projets qui lui tenaient à coeur : un voyage en Andalousie fin avril, le mariage à la campagne en juillet et peut-être l’écriture d’un recueil de nouvelles entamé depuis longtemps. Et il y avait ce grand projet : celui de guérir.

Un jour, je lui ai raconté que j’étais en train de créer un blogue avec mon amie Sophie. On y partagerait nos coups de coeur. « Bien fait, ça s’appellerait. Aimes-tu ça ?». Elle adorait et semblait bien excitée par notre projet. Je lui ai alors demandé si elle accepterait de faire l’objet d’un billet dans notre section qui présente des gens que nous trouvons inspirants. Elle a tout de suite accepté. « Tu me fais un bien grand cadeau en me qualifiant d’inspirante. Alors oui! Pourquoi pas! ». J’étais aux anges et j’avais hâte de vous présenter mon amie Nathalie.

On s’est dit qu’il fallait aller dîner pour que je puisse lui poser les questions qui me serviraient à écrire mon billet. « La seule donnée que je ne contrôle pas, c’est mon énergie, m’avait-elle prévenue. Il y a des journées où je suis très fatiguée, trop pour sortir de la maison. Alors, on fixe une date si tu me promets de ne pas m’en vouloir si je te fais faux bond à la dernière minute ».

On a bien essayé de se voir. Chaque fois, nous avons dû annuler. La dernière fois, Nathalie venait d’être hospitalisée parce qu’elle avait du liquide dans un poumon. Je vous passe les détails, mais ce n’était pas joyeux.

Envers et contre tout, Nathalie avait l’incroyable capacité de rebondir. Elle a finalement amorcé avec beaucoup d’optimisme un énième traitement, d’immunothérapie cette fois, approche très prometteuse et moins toxique que la chimiothérapie. On croisait les doigts.

Notre dîner n’a finalement jamais eu lieu. En août dernier, on apprenait que le traitement n’avait pas donné les résultats escomptés. Elle vivait désormais un jour à la fois, entourée de ses proches, sereine. Nathalie est décédée le 5 septembre.

Les témoignages d’amour à son égard ne cessent de circuler depuis. C’était réellement une grande dame.

Afin d’honorer sa mémoire et son travail, l’Institut du cancer de Montréal a annoncé récemment la création d’une bourse qui sera remise à un étudiant gradué ou postdoctoral, en fonction des besoins en termes de recherche. Elle portera le nom de bourse Nathalie Moreau pour la recherche sur le cancer de l’ovaire. Un bel hommage à celle qui croyait tant à la recherche.

Je crois que Nathalie a laissé un peu d’elle à chaque personne qu’elle a côtoyée. Sa façon de voir les choses et sa manière unique d’être ont déteint sur plusieurs, j’en suis sûre.

Et quand la tristesse, la colère ou le découragement s’emparent de moi, je pense à Nathalie. À sa grande force, à son intelligence d’esprit, à son sourire et à ses sages paroles. Et moi aussi, je souris.

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Sophie Côté

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Pour faire un don à l’Institut du cancer de Montréal : www.icm.qc.ca

Un immense merci à Martin Côté qui m’a permis de publier ce billet et qui m’a partagé ces belles photos.

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