Le monde de Marie Eykel

Elle m’a reçue dans son logement du Plateau-Mont-Royal. Un cottage qu’elle a acquis dans les années 70, à l’époque où elle jouait le rôle-titre de la série jeunesse la plus populaire de l’heure et que je regardais religieusement ses émissions en mangeant des biscuits aux brisures de chocolat.

 

J’avais 5 ans, des petites lulus et Passe-Partout tatouée sur le coeur. Quarante ans plus tard, je me retrouve chez elle à prendre un verre de rosé.

Je suis particulièrement ravie que Marie Eykel ait accepté de me rencontrer pour faire l’objet d’un billet sur mon blogue. Il fait un temps magnifique, on s’installe dehors dans sa jolie cour arrière et on jase.

 

Elle m’est si familière que j’ai l’impression de la connaître depuis toujours. Et même si je n’arrive pas à faire complètement abstraction de Passe-Partout, le personnage, c’est bien Marie, la femme, qui suscite tout mon intérêt. Elle est rayonnante, souriante, agréable et pleine d’assurance. J’ai envie de la découvrir davantage, car j’ai le sentiment qu’elle a des choses à raconter.

 

J’ai mille et une questions à lui poser. Je me lance avec une première : « Qu’est-ce que tu fais de bon dans la vie, Marie? »

Et nous voilà parties dans un long échange amical et joyeux.

« Plein de choses! », dit-elle.

Il faut dire que Marie Eykel, derrière ses 70 ans, a une énergie d’enfer et plus d’une passion : la lecture, le théâtre, les arts, la nature, la vie de chalet, les voyages, le vélo, le kayak, le ski de fond. Et l’être humain.

 

Elle me raconte que durant 20 ans, elle a été présidente du C. A. de la Fondation Marie-Ève-Saulnier. Dédiée aux familles ayant un enfant atteint de cancer et vivant une situation financière précaire, cette organisation leur permet de se concentrer sur le mieux-être de l’enfant et d’apprivoiser la vie après la maladie.

 

Ce n’était pas sa première expérience en relation d’aide. Du temps de Passe-Partout, elle accompagnait, avec Leucan, des enfants de l’Hôpital Sainte-Justine atteints de cancer.

Elle avait le tour avec eux. Elle se souvient d’un petit garçon qui pleurait toutes les larmes de son corps à l’idée de recevoir une énième piqûre. « Je lui ai dit : Laisse-toi faire, on va se venger après. On a alors rempli des seringues d’eau et on s’est mis à asperger les médecins. On a eu un plaisir fou! », raconte celle qui avait ce don d’aider les enfants à s’évader de la maladie, le temps d’un moment, par le jeu, le rire ou le pouvoir de l’imagination.

 

Pas facile de rebondir après avoir joué un rôle aussi marquant que celui de Passe-Partout. Mais Marie a plus d’une corde à son arc, lui permettant d’avoir une vie bien remplie qu’elle a choisie et qu’elle aime.

 

À travers toutes ses occupations et grâce à un diplôme de thérapie par l’art, elle s’implique aujourd’hui auprès de groupes de femmes en difficulté psychologique, économique ou sociale par l’entremise de différents organismes en créant des ateliers visant à utiliser les arts (danse, peinture, musique) pour aider les femmes à se retrouver, à éviter la dépression et à leur redonner confiance en elles.

« La créativité, c’est la plus grande richesse naturelle qu’on ait et elle est inépuisable. C’est juste que certaines personnes ont moins eu la chance de la développer. Quand on a l’opportunité de le faire, ça aide à survivre, à vivre même », dit Marie.

 

Je l’aime pour sa grande générosité et son ouverture sur les autres, mais aussi parce que c’est une femme de caractère, spontanée, authentique, vivante, engagée et fidèle à ses convictions. Elle s’insurge contre l’injustice, le cynisme, l’imbécilité, Trump, les extrémistes, « les nonos qui ne comprennent rien et ceux qui s’entêtent à empoisonner la vie des autres ». Elle n’a pas peur de dire ce qu’elle pense ni de monter aux barricades, bien qu’elle se soit assagie avec le temps, selon elle.

 

Entrer en politique? Jamais de la vie! Même si elle a déjà eu des offres. « Je ne serais jamais capable d’avoir la langue de bois. Je passerais mon temps à faire des scandales et à ramasser les pots cassés », dit-elle dans un éclat de rire. Dommage, je crois qu’on aurait senti un petit vent de fraîcheur dans le paysage politique.

 

L’entretien tire à sa fin et je me dis que Marie Eykel aurait pu s’arrêter après Passe-Partout, qu’elle aurait déjà mérité sa place au paradis pour ce qu’elle nous a apporté, à nous la génération « clé dans le cou » et aux suivantes. Des valeurs fondamentales comme la confiance et le respect de soi, la capacité d’exprimer des sentiments et l’ouverture sur le monde.

Mais Marie est beaucoup plus que ça. Et en l’écoutant, je sais qu’elle laissera une petite marque sur la terre de toutes sortes de façons. Elle souhaite vivre jusqu’à 130 ans parce qu’il lui reste tant de choses à faire…

 

Sophie Côté