Eric Beauséjour, 48 ans, de producteur à Médecins sans frontières.

On a tous un jour rêvé de tout plaquer et de recommencer sa vie autrement. Puis pour plein de bonnes ou de mauvaises raisons, on ne fait rien de tout ça. Et c’est bien comme ça.

Eric Humanitarian

Eric Beauséjour, lui, l’a fait. À quarante-deux ans, il a mis sa carrière de côté, vendu toutes ses affaires et soumis sa candidature à Médecins sans frontières alors qu’il n’avait aucune expérience dans l’humanitaire.

Je connais Eric Beauséjour depuis douze ans. À l’époque, il avait déjà un parcours enviable. Comédien jusqu’à l’âge de quinze ans (il a notamment joué le rôle principal dans Comme les six doigts de la main d’André Melançon), directeur général de Sonolab (une importante maison de postproduction) à 28 ans et finalement producteur dans le domaine de la publicité, du vidéoclip et du court-métrage. Il a bossé avec des grands comme Erik Canuel et Alain Desrochers.

Puis est arrivée une période charnière où Eric a décroché. Comme épuisé du milieu et peut-être aussi de lui-même. Il a démissionné du poste qu’il occupait chez Vision Globale et s’est mis à vivre de peu de choses. Tout tenait dans six ou sept boîtes. Sa vie telle qu’on la connaissait ne l’intéressait plus. Plusieurs pensaient qu’il était tombé sur la tête, qu’il avait pété un plomb. C’était il y a six ans.

La semaine dernière, durant mes vacances, j’ai beaucoup pensé à lui. J’avais quelques nouvelles par des amis communs, mais ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas parlé. Je savais qu’il était toujours « là-bas », je ne sais trop où, car il change fréquemment de pays. J’avais envie d’écrire un billet sur lui, de vous présenter ce gars pas ordinaire au parcours fascinant, peu commun et très inspirant.

On s’est donné rendez-vous sur Skype et on a jasé durant plusieurs heures. Il était à Amsterdam, quartier général de sa nouvelle mission qui prendra en charge l’Afghanistan, le Bangladesh, le Pakistan, le Soudan du Sud et le Kenya.

« Il s’est passé quoi au juste, il y a six ans ?», ai-je tenté comme première question. Après un temps, il m’a dit : «Tu sais, à quarante ans, je me suis rendu compte que je travaillais super fort, que j’avais une belle vie jet set, un beau réseau, des beaux trophées, mais rien d’autre.  Ni femme ni enfant. Un beau CV, mais un énorme vide humain. Un sentiment d’être passé à côté de quelque chose.» Et une envie profonde d’apporter quelque chose à l’humanité. Rien de moins.

Je voulais tout savoir et il était prêt à tout me raconter. Pas comme un vantard qui veut en mettre plein la vue avec ses histoires de baroudeur ou de grand sauveur de l’humanité. Plutôt comme un gars humble, simple et authentique. Il m’a raconté comment il avait appris son nouveau métier, qui consiste à mettre en place toute la logistique nécessaire pour que le personnel médical de MSF puisse vivre et faire son travail dans des endroits souvent reculés où on n’a pas accès à grand-chose.

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Il a fait l’Inde, le Centrafrique, l’Éthiopie, le Niger et il revient tout juste du Soudan du Sud. Il m’explique comment il a eu à s’adapter à des conditions de vie extrêmement difficiles dans les  lieux les plus éloignés et inaccessibles du monde, mais aussi les plus dangereux. Qu’il a failli se faire kidnapper par les Boko Haram aux frontières du Niger et du Nigeria. Qu’il a survécu à une méningite foudroyante qui a presque eu sa peau. Qu’il a reçu des menaces de mort. Qu’il a frôlé le burn out.

Pourtant, chaque fois, il est retourné sur le terrain pour compléter ses missions. Parce qu’il a enfin le sentiment de faire quelque chose d’utile, en plus de rencontrer des gens de toutes les cultures, de toutes les religions, de toutes les couleurs. Il s’enrichit, humainement. Et cela lui permet d’endurer le stress physique et psychologique, les responsabilités énormes, les conditions de vie et de travail extrêmes, le danger toujours grandissant de travailler dans un espace humanitaire qui se rétrécit sous les bombes, les balles perdues et les enlèvements.

Eric est intarissable. Je gribouille plein de notes et je prie pour que la batterie de mon laptop ne me lâche pas.

Je sens toute la passion d’Eric. Et je sens aussi que mon ami est plus serein, plus posé et plus mature aussi. Ses collègues de MSF lui ont donné le surnom de Force douce. Ça me fait sourire, mais ça lui va bien, je trouve. Il m’avoue qu’avec la vie de fou qu’il mène, il n’a toujours ni blonde ni famille. Mais il se dit l’homme le plus chanceux qu’il connaisse.

Pourtant, il a ses doutes, ses blessures et ses déceptions. Parce que vouloir changer le monde, ça vient aussi avec son lot de désillusions.

« Au début, on s’engage dans l’humanitaire avec un certain désir de changer les choses. On arrive le torse bombé en se disant que notre contribution, même petite, va changer quelque chose. Qu’il y aura un changement durable et que les gens cesseront un jour de souffrir. »

Eric me raconte que la réalité est pire encore que ce qu’on voit dans les médias. « Elle est plus laide, plus sale, plus amère encore ». Que les pays dits en voie de développement seront probablement toujours à la remorque des pays riches et puissants. Que la pauvreté se creuse toujours encore un peu plus, que la corruption est omniprésente, arrogante, que la négligence est humaine.

« Des fois, on revient chez nous fatigués, découragés. On se dit qu’ils ne s’en sortiront jamais. Ce sont les mots qui nous tournent dans la tête. Alors on se dit qu’en effet, on ne peut pas changer le monde, juste le rendre un peu meilleur pour une personne à la fois, un patient à la fois. ».

La batterie de mon portable est vraiment sur le point de rendre l’âme. De toute façon, il se fait tard à Amsterdam et Eric a eu une grosse journée. On essaie de se dire au revoir. Sur le point de raccrocher, Eric rajoute :

« Tu sais Sophie, quand une maman d’une tribu lointaine te serre fort et te montre son petit dans ses bras et elle baragouine dans sa langue « bliblibli Doctor, bliblibli Doctor »… et que l’infirmière te traduit que la dame est en train de te remercier d’avoir sauvé son enfant…

Et tu dis: « Mais dites à la dame que je ne suis pas docteur ».

Et l’infirmière te regarde en disant: «  Je ne lui dirai pas. Laissons-la avec l’honneur de remercier le docteur. »

Tu craques… L’énergie de te défoncer pour ces petits te revient… et le cynisme prend le bord de la fenêtre.

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Eric ne sait pas quand il rentrera au Québec. Mais une chose est sûre : à son retour, il enseignera, donnera des conférences et écrira un livre pour partager ses connaissances et son vécu.

On ira prendre une bière, sûrement plusieurs, pour qu’il me raconte tout ce qu’il n’a pas eu le temps de me raconter. Et j’en profiterai pour lui dire combien nous, ses amis, sommes fiers de lui.

Sophie C.