Annie Lord, la femme qui cueille

Qui, dans sa vie, n’a pas un souvenir d’enfance relié au plaisir de la cueillette de petits fruits ou de fleurs? Cela n’est pas sans lien avec les bouquets créés par l’artiste florale et coureuse des bois Annie Lord et la raison pour laquelle ils nous touchent tant. Cette recherche d’authenticité est au cœur de sa petite entreprise artisanale, située dans les Laurentides.

Annie Lord, crédit Émilie Bouchard

Uniques et originales, les compositions d’Annie Lord sont une ode à la nature, à la générosité de la terre et reflètent cette sensibilité à la vie qui nous entoure. Leur contenu change au gré des saisons et dépend de ce qu’elle croise sur son chemin. 

Telle une grande virtuose, elle compose, avec soin et minutie, avec ce qu’elle a entre les mains. Chaque fois, le résultat est magnifique, délicat, harmonieux.

 

crédit  : Isalafphotographie

 

Annie aime mettre en valeur la diversité de la flore  laurentienne et révéler sa beauté avec des plantes que nous ne prenons peut-être plus le temps de regarder. Plants séchés, branches, herbes, fleurs, bulbes, feuilles grugées par un insecte, fruits : la matière première provient de cueillettes sauvages ou urbaines, toujours avec le souci d’une éthique écoresponsable attentive et respectueuse de la ressource naturelle. Elle intègre aussi des fleurs cultivées localement ou récoltées dans les jardins de sa petite fermette.

En marge de la fleuristerie traditionnelle, sa démarche floristique consiste à travailler sans plantes importées ni fleurs industrielles qui transitent souvent sur des milliers de kilomètres. « Je n’ai pas de fleurs qui sont formatées. C’est certain que ce serait plus simple d’aller chez le grossiste. Mes bouquets seraient terminés après deux heures de travail, alors que j’en prends entre six et huit juste pour cueillir mes plantes », explique Annie.

Et elle ajoute : « Quand tu te connectes avec sensibilité à ton environnement, tu vois bien que tu ne peux pas faire autrement. Disons que je suis la plus extrémiste dans mon domaine. Souvent, toutes les entreprises que je connais vont abdiquer et acheter des fleurs en hiver. Moi, je refuse de faire ça. Je suis sans compromis. Ça me met de grosses limites. C’est dur à assumer des fois, mais ça représente aussi de beaux défis artistiques et créatifs. »

 

Crédit Annie Lord

 

Cueillir et courir les bois pour gagner sa vie étonne et surprend. C’est plutôt singulier, loin de la banalité, Annie Lord en convient. Et pourtant, tout son parcours l’amène à imaginer un métier à son image, en accord avec ses valeurs et taillé sur mesure pour elle.

Attirée par l’entrepreneuriat, mais artiste dans l’âme, Annie hésite à faire le saut dans le monde des affaires. Elle met ce projet en veilleuse, le temps de se consacrer à ses études, vivre des expériences professionnelles variées, voyager, définir ce qui l’intéresse vraiment.

 

Crédit Annie Lord

 

Diplômée en arts, elle se dirige d’abord vers l’ébénisterie, mais abandonne le métier pour entreprendre une formation universitaire en sciences de l’environnement. « Même si j’aime le bois et travailler avec cette matière, l’ébénisterie, c’était beaucoup trop cartésien, trop précis pour moi, se souvient Annie. Je faisais des erreurs tout le temps. Je n’étais pas dans mon élément. »

À l’UQAM, son implication avec le CRAPAUD, un organisme voué au développement et à la promotion de l’agriculture urbaine, lui ouvre de nouveaux horizons et la reconnecte avec ce qu’elle aime le plus : la nature, le travail de terrain et les plantes.

 

Bouquet de viorne, noisetier et mélèze, crédit Annie Lord

 

Au moment où elle complète son cours en horticulture, Annie décroche un emploi de conseillère en environnement. Mais après quatre ans dans ce poste, l’enthousiasme et la motivation s’étiolent. Annie sent qu’elle a fait le tour du jardin. Elle part en France et en Angleterre pour vivre l’aventure du « wwoofing » : travailler comme volontaire sur des fermes biologiques membres du réseau international WWOOF (Worldwide Opportunities on Organic Farms).

À son retour, Annie effectue un changement dans sa vie : elle quitte la ville pour s’installer en campagne dans les Laurentides. Mais les choses prennent une tournure inattendue. Sans emploi et frappée par une maladie soudaine et inconnue, elle se retrouve dans une période de vide existentiel et de grands questionnements.

Peu à peu, au contact de la nature, elle émerge, se ressource, reprend vie et énergie. Et sans trop savoir pourquoi, elle se met à cueillir des fleurs, des plantes qui se trouvent tout près, autour d’elle. C’est le déclic. « Je me disais : c’est tellement beau, il faut le montrer! Il y a moyen de faire quelque chose avec ça », se rappelle-t-elle.

 

Bouquet de mariée, crédit Geneviève Sasseville

 

Annie présente ses premiers bouquets au Marché de Val-David. La réaction positive des gens lui donne confiance, l’idée de démarrer son entreprise refait surface. Le rêve se concrétise en 2016.

« Pour la première fois, c’était moi, ça faisait du sens pour moi. Moi, je suis bien quand je ne vais pas vite, quand je suis attentive. Mon entreprise, c’est cette recherche-là, d’essayer d’avoir un équilibre », explique-t-elle.

Entre les Laurentides et Montréal, au volant de sa camionnette, Annie parcourt le territoire et s’arrête sur le bord des routes, des rivières, en bordure des champs, dans les bois, les terrains en friche ou abandonnés. Rien n’échappe à son œil avisé et vigilant.

 

Bouquet d’hiver, crédit Dawoon Jeong

 

La fragilité des fleurs sauvages l’oblige à planifier ses cueillettes au dernier moment, particulièrement l’été où elle cueille tôt le matin et tard le soir, parfois même à la lampe frontale, pour éviter la chaleur. « Trouver des plantes, c’est un besoin essentiel pour faire mon travail. Il faut que je déploie mes antennes pour trouver des choses intéressantes. Je suis toujours en train de scruter, de repérer. C’est mon approvisionnement qui en dépend », dit-elle.

Après l’homme qui plantait des arbres, il y a maintenant la femme qui cueille, la glaneuse des temps modernes, celle dont le bonheur est dans le pré et qui sait faire fleur de tout bois avec un talent exceptionnel.

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous. » (Paul Verlaine, Green)

 

Sylvie Dugas

 

Pour en savoir plus :

Site web : www.annielordartisteflorale.com/

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