Anik Péloquin : de fil en papier

On partage tous cette impression. À l’ère du tout au numérique, le papier n’a plus vraiment la cote dans nos vies quotidiennes. Malgré tout, il compte encore de nombreux adeptes qui lui vouent un amour passionné. On succombe au beau papier sous toutes ses formes, à son odeur, sa texture, à la noblesse de la matière. Oui, le papier fait du bien et, surtout, invite à prendre son temps.

Anik Péloquin, photo Louis Prud’homme

C’est dans cet esprit qu’Anik Péloquin, artiste autodidacte, expérimente, explore et transforme ce matériau pour en révéler toute la beauté et la finesse.

Par un travail patient, des gestes minutieux, des mouvements répétitifs effectués sans précipitation, elle crée des tableaux et des installations intégrant une multitude de petits fragments conçus à partir de papier, de fils, de tissus et d’épingles.

 

Été, photo Louis Prud’homme

 

Sous ses doigts, papier à patron, missels, papier crêpe et papier lin se métamorphosent en pièces minuscules et presque identiques. Une fois réunies sur un support translucide, où le fil qui les unit se laisse entrevoir discrètement, elles composent des œuvres sobres et expressives. Impressionnant, l’ensemble suscite l’admiration.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la construction de ces univers fragiles et délicats ne requiert aucun savoir-faire précis, ni une maîtrise particulière.

« Les petits gestes banals que je fais dans la réalisation d’une œuvre ne demandent pas une technique extraordinaire, si ce n’est quelques rudiments de couture transmis par ma mère, explique Anik Péloquin. Découper, plier, peindre des têtes d’épingles, c’est banal comme geste, mais le fait d’en faire un grand nombre, ça génère quelque chose de plus grand qu’eux. Et ce n’est pas important si ce n’est pas parfait. L’imperfection apporte de la beauté. »

 

Une histoire, photo Louis Prud’homme

 

Dans sa démarche artistique, Anik établit un parallèle avec le travail féminin, évoque toutes ces tâches transmises d’une génération à l’autre, occultées, sans valeur marchande, mais pourtant essentielles et indispensables à la société.

Une façon toute personnelle de rendre hommage à ces femmes, d’illustrer leur parcours modeste, de rendre visible une vie dédiée à celle des autres, d’exprimer l’imperceptible, de saisir la beauté de l’ordinaire avec sensibilité et humilité.

« Communiquer une émotion, c’est fondamental, observe-t-elle. On ne sait pas nécessairement ce que c’est, mais on la ressent. Voir des œuvres qui ont été longues à réaliser, constater qu’un être humain a pris le temps de s’arrêter pour faire quelque chose d’inutile, moi ça me touche énormément. C’est comme une espèce de don. Tu le fais pour toi, mais aussi pour créer un lien avec le spectateur. »

 

Avril, photo Louis Prud’homme

 

Timide et introvertie, Anik Péloquin n’imagine pas s’imposer en tant qu’artiste, même si la passion des arts l’anime depuis l’enfance.

« Je me suis autocensurée, dit-elle. Je ne suis pas de nature flamboyante et je me disais que je ne pouvais pas vivre de ça, que ça me prenait un métier plus structurant. »

Après deux années d’études en actuariat, Anik s’oriente vers l’architecture où elle se sent plus à sa place, plus libre d’exprimer sa créativité.

« L’architecture, c’est de l’art dans un contexte précis, avec des paramètres à respecter. Tu réponds à beaucoup de contraintes (espace, budget, etc). En fait, c’est de l’art avec plein de contraintes. Ce n’est pas négatif de dire ça. C’est stimulant, même rassurant jusqu’à un certain point »,  précise-t-elle.

 

Sauveur, photo Louis Prud’homme

 

Son diplôme en poche, mais confrontée à un marché de l’emploi difficile, Anik tente sa chance en Europe, où elle voyage et travaille pendant plus d’un an.

À son retour, entre deux contrats, elle renoue avec le dessin. Réalisés au graphite, ses dessins sont remarqués et font l’objet d’expositions au Musée des beaux-arts de Montréal et aux Femmeuses. Deux d’entre eux appartiennent à la collection Loto-Québec.

Doucement, l’artiste refait surface, l’architecte lui laisse plus d’espace pour prendre son envol.

 

Les petites prières, photo Louis Prud’homme

 

Sur un coup de tête, Anik soumet son portfolio à une galeriste montréalaise qui organise des expositions sur diverses thématiques. En plus d’enchaîner les succès et de gagner en confiance, elle y trouve une école extraordinaire pour créer et explorer à sa guise, en toute liberté.

Puis un défi se présente : le thème de l’art miniature. Son intuition la guide vers le fil et le papier. Une porte s’ouvre et n’est pas près de se refermer. C’est le début d’une belle aventure pour Anik Péloquin.

« Je ne sais pas comment cette inspiration est venue, avoue-t-elle. Le choix de travailler avec ces matériaux s’est imposé par les contraintes du thème. Ça a cheminé comme ça assez vite. Et surtout, je me suis amusée comme une folle. »

 

Petites prières, photo Louis Prud’homme

 

Depuis, Anik ne cesse de se réinventer. Ses créations séduisent un public de tout âge et récoltent plusieurs mentions et récompenses. L’an dernier, elle remporte le prix Coup de cœur 2018 de la FAC (Foire d’art contemporain de Saint-Lambert).

Jusqu’à la fin septembre, elle s’installe à Deschambault-Grondines où elle participe à la Biennale internationale du lin de Portneuf, un événement présenté dans des lieux patrimoniaux de la région et regroupant des œuvres contemporaines d’artistes d’ici et d’ailleurs.

Pour cette exposition collective, Anik a travaillé pendant des mois sur une installation monumentale composée… de plus de 2000 bulles en voile de lin. Les délicates sphères sont moulées à la main, une à la fois, sur des galets islandais et placées sur des fils. Un véritable travail de moine.

 

Parcours de femmes, Biennale du lin de Portneuf, photo Louis Prud’homme

 

Biennale internationale du lin de Portneuf, crédit Stéphanie Colvey

 

Dans l’immédiat, elle a très peu de projets en architecture, préférant consacrer son énergie à son art. Son plus grand rêve? Faire sa marque à l’international.

Anik Péloquin est certainement un nom à retenir, mais surtout une grande artiste à découvrir. Comme le dit la chanson de Gainsbourg, ses petits papiers n’ont pas fini de parler, de raconter, de nous émerveiller.

 

Anik Péloquin, photo Louis Prud’homme

 

Sylvie Dugas

 

Pour en savoir plus sur Anik Péloquin et sur son travail :

Site web : anikpeloquin.ca

Page FB : facebook.com/Anik-Peloquin-architecte

Site web Biennale du lin de Portneuf : biennaledulin.com